La Voz de la mujer

La voix de la femme

Disons plutôt son cri ; mieux encore, disons les cris des femmes qui en Argentine, le 8 janvier 1896, lancèrent leur journal : La Voz de la mujer. Dès le n° 1, elles écrivent leurs lassitudes d’être le jouet, la serpillière, la femelle et l’outil de leurs exploiteurs et de leurs « vils époux ».

« Nous avons décidé de faire entendre notre voix dans le concert social et d’exiger, d’exiger, disons-nous, notre part de plaisirs au banquet de la vie. »
La première réaction méprisante et masculine devant l’affirmation : « Tout est à toutes et à tous » fut : « Et puis quoi encore ? Faut pas exagérer ! »


À quoi ces femmes ajoutent :
« Comme nous ne voulions dépendre de personne, nous avons nous-mêmes brandi l’étendard rouge et sommes parties au combat… sans dieu ni maître. »
Se revendiquant « communistes-anarchistes », elles s’adressent tout autant à leurs compagnons, « faux anarchistes » ou « anarchistes de pacotille », qui ne comprennent pas que la différence de sexe n’empêche pas les femmes de « ressentir et de penser », que le rôle des femmes ne peut se réduire à élever les enfants et à laver les vêtement crasseux des maris.
Non ! Ce qu’elles réclament, c’est « le droit de nous émanciper et d’être libres de toute forme de tutelle, qu’elle soit sociale, économique ou maritale ».
Ce journal de quatre pages, financé par des dons, aura neuf numéros publiés irrégulièrement (« quand il peut ») ; le tirage allait de 1000 à 2000 exemplaires diffusés de façon quasi clandestine de la main à la main, par envoi postal, dans les athénées, lors de meetings ou pendant les grèves, etc.
Dans le n° 1, Carmen Lareva, après avoir fait une analyse générale de la société actuelle, explique : « Pourquoi nous sommes partisanes de l’amour libre ? »
« Laissons chacun faire ce qu’il veut, et faisons ce que nous voulons, sans porter préjudice à personne ? »
La Voz de la mujer fut tout de suite jugé « immorale » par certains anarchistes qui voyaient se dresser devant eux de nouvelles journalistes, des « oratrices et plumes féroces ».
Tout en demandant l’aide des « compagnonnes et compagnons », ces femmes assuraient livrer un combat contre la fange et la tyrannie bourgeoise.
Dans le n° 8 de La Voz de la mujer, María Muñoz dénonce l’hypocrisie, « en matière d’amour » : tout est permis à la bourgeoise quand tout est à craindre pour la prolétaire qui n’est là que pour travailler et satisfaire l’appétit sexuel des hommes.
Dans ce même numéro, s’adressant à celles qui travaillent sans relâche « avec juste ce qu’il faut de repos pour ne pas mourir de fatigue », une question est posée :
« Pourquoi ne pas cesser un moment vos besognes et réfléchir à votre situation ? »

Réfléchir et puis lutter, comme l’écrit à son tour Pepita Gherra dans La Voz  :
« Levez-vous, prolétaires ! Et laissez éclater votre colère dans une explosion puissante et indomptable. »
Mais pour que l’humanité puisse accomplir sa mission d’émancipation, il lui manque un combattant : « Ce combattant, c’est la femme », écrit Soledad Gustavo (1).
Pourquoi ? Parce que les hommes prolétaires, qui partagent les mêmes préjugés que les bourgeois, tiennent les femmes à l’écart du combat au lieu de les rallier ; ne sera brisé l’esclavage politique que quand les hommes cesseront « de mal se comporter ».
La plaquette se termine par des poèmes de Josefa M. R. Martínez :

Compagnons ! À chaque trouée dans nos rangs,
Répondra une explosion
Et ainsi, tel un torrent, nous avancerons fièrement,
Proclamant la Révolution sociale.

Et de Pepita Gherra qui chante le châtiment prochain :

Plus de pitié, les prières sont vaines ;
Maintenant, l’heure est venue de se venger !
Enflammons les torches ! Brûlons tout !

1. La fille de Soledad Gustavo fut l’anarchiste Federica Montseny, ministre de la Santé et des Affaires sociales en Espagne de 1936 à 1937.

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La Voz de la mujer, Ni dieu, ni patron, ni mari,
préface d’Hélène Finet, Nada éd., 2021, 96 p.

novembre 2021

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