Éloge du désordre ?

Publié dans Réfractions, n° 43, automne 2019

C’est, nous dit la quatrième de couverture du Petit Éloge de l’anarchisme de James C. Scott, un « manuel d’exercices de l’esprit pour voir et agir dans le monde comme un anarchiste ». Beaucoup, qui considèrent ne pas appartenir à la pensée libertaire, s’étonneront et apprendront qu’ils et elles partagent un certain nombre de comportements et de valeurs de ce courant d’idées et de pratiques. Les anarchistes, de leur côté, découvriront sans doute, là, leurs racines, du moins le terreau où ont germé leurs convictions.
L’auteur, après de très nombreuses observations professionnelles sur le terrain et au bout d’une longue carrière d’anthropologue – il est né en 1936 –, prend conscience que ses écrits et son enseignement pourraient « tout à fait être soutenu par un anarchiste ». Ajoutons, cependant, qu’il n’est pas complètement convaincu que l’État ne peut, à l’occasion, avoir un rôle positif.
Ainsi, en déroulant une série de « fragments » qui se chevauchent et se complètent, James Scott développe-t-il ce qu’il dénomme une « callisthénie anarchiste » :

Fragment 1 : Sur la désobéissance civile et, plus particulièrement, sur la désobéissance ou l’obéissance à la loi quand, par exemple, il s’agit pour un piéton de traverser, ou pas, au feu rouge. Il montre comment des habitudes d’obéissance apprises peuvent conduire à des situations absurdes.
Fragment 2 : Des formes de résistance, pratiquement toutes anonymes et silencieuses, sont citées, entre autres, les actes de désertion lors de la guerre de Sécession de la part des conscrits du Sud ou, encore, pendant les guerres napoléoniennes.
Fragment 3 : Constatant, à juste titre, que les revendications populaires ne peuvent être satisfaites sans « l’enthousiasme, la spontanéité et la créativité » du mouvement social, tout en s’appuyant sur des réseaux informels, cela en bousculant démocratie représentative, syndicats et autres intermédiaires réformistes, Scott met l’accent sur la nécessité de l’insubordination, de la perturbation massive de l’ordre public ou encore sur l’émeute en citant Martin Luther King : « L’émeute est le langage de ceux que l’on n’écoute pas. »
Mais quand il écrit :
« Certains préféreraient sans doute légitimement des formes plus “convenables” de manifestations, des formes d’action acquises à la non-violence, qui visent une forme de supériorité morale en s’en remettant à la loi et aux droits démocratiques. »
Oui, quand il emploie le terme de non-violence, c’est pour lui donner son sens le plus restrictif de passivité et de moralisme bien-pensant, occultant par là, dans un même temps, son éloge précédent de la désobéissance. Faut-il y voir le trait d’une certaine façon de penser que l’on trouve aux États-Unis comme peut l’exprimer un Peter Gelderloos ?
Fragment 4 : À propos de Martin Luther King, un porte-parole prêt à suivre ceux qui boivent ses discours, Scott formule mieux, sans doute, sa position précédente en divisant les futurs désobéissants en trois parties : la communauté chrétienne afro-américaine, le mouvement des droits civiques et la résistance non-violente. Être porte-parole implique une grande qualité d’écoute quand, par ailleurs, on constate la totale surdité des hauts dirigeants insolemment implantés dans des positions de pouvoir.
Fragment 5 : Éloge des appellations d’origine des lieux qui contrarient les appellations officielles étatiques qui veulent se les approprier.
Fragment 6 : Lisibilité toponymique autoritaire qui n’a pour but que le contrôle de l’État par la police ou pour percevoir les impôts, etc.
Fragment 7 : Éloge du vernaculaire, encore, qui débouche sur un éloge de… l’écologie.
Fragment 8 : « Le vrai monde est désordonné. » Il semble qu’il n’y ait pas que les plantes « à s’épanouir dans un contexte de diversité ». « La nature humaine cherche elle aussi à esquiver l’uniformité à la faveur de la variété et de la diversité. » Rejet de la planification qui se manifeste pour l’être humain par un attrait pour la ville désordonnée.
Fragment 9 : Derrière l’ordre planifié, il y a un chaos créateur. « Les règles ne suffisent pas à expliquer le fonctionnement des choses. » Toujours en prenant exemple sur la circulation routière, il est à remarquer que cette dernière « ne reste fluide que grâce au non-respect de plusieurs règles ». Un autre exemple est pris sur le fonctionnement d’une usine de l’Allemagne de l’Est. Scott fait remarquer que, tous, nous associons la complexité visuelle au désordre avec encore un autre exemple, celui d’un jardin indigène au Guatemala, visuellement enchevêtré mais présentant une efficacité permanente contrairement aux monocultures, peut-être visuellement belles, mais qui ne prospèrent – provisoirement – que grâce aux herbicides, pesticides et engrais divers.
Fragment 10 : L’extinction des pratiques vernaculaires est à mettre en parallèle avec la disparition de certaines espèces, et c’est l’État-nation moderne – associé au capitalisme néolibéral – le principal responsable de ce qui devient système universel dans chaque pays : un État avec ses frontières, un chef d’État, une nation homogène, un drapeau, un hymne, etc ; c’est une harmonisation, un « alignement institutionnel » semblable à un défilé militaire.
Mais, pour Scott, qui tout au long du livre nuance sa pensée, il ne s’agit pas de défendre inconsidérément le vernaculaire contre certaines avancées sociales.
Fragment 11 : Ici encore, à partir de l’expérience d’un terrain de jeu pour les enfants, Scott témoigne de l’esprit créatif naturel de l’être humain ; il y a là un éloge du jeu mais aussi du rêve, le jeu étant une activité essentielle au développement de l’individu.
Fragment 12 : Le jeu et l’efficacité dans l’économie capitaliste ne s’apparentent certes guère ; l’efficacité peut nécessiter une certaine obligation monotone des gestes où la créativité n’a pas, ou si peu, sa place ; or, dans un environnement imprévisible, il faut pouvoir s’adapter, lutter, innover et résister à la routine. Ici encore est cité un exemple concret, celui des ouvriers de General Motors qui par des actes discrets de sabotage ont pu mettre à mal le modèle d’efficacité fordiste.
Fragment 13 : Constatant que « chaque activité, chaque institution, quel que soit son but avoué, transforme par ailleurs les individus », Scott se pose la question, et dans quelle mesure, tel ou tel type de travail augmente ou diminue les capacités ou compétences du travailleur, la standardisation conduisant à un abrutissement de ce dernier ; puis il élargit la question en se demandant comment mesurer l’augmentation des aptitudes à la citoyenneté en démocratie ; allant plus loin, il aborde le même problème quant à l’école publique organisée pour donner une formation de base minimale afin de répondre aux besoins d’une société industrielle née concomitamment ; école qui pour autant montrera la résistance latente et propre à la jeunesse.
Fragment 14 : Toujours avec un exemple concret pris dans une maison de retraite, Scott montre comment des résidents, incapables de résister à la pression institutionnelle, peuvent être poussés à adopter des comportements infantiles.
Fragment 15 : Les habitudes de hiérarchisations prennent leur source dans la famille patriarcale, puis à l’école, puis dans l’usine, etc. Comment passer d’un comportement obéissant – qualifié de « névrose institutionnelle » – à l’état de sujet libre ? Les questions que pose alors Scott montrent qu’il reste un démocrate et que, quand même, pour lui, l’anarchisme demeure une fenêtre ouverte.
Fragment 16 : Il en revient alors à son premier exemple : à la circulation des véhicules et à l’installation du feu rouge conçu pour éviter les accidents ; exemple illustré par une expérience de retrait des feux de circulation, aux Pays-Bas en 1999, censé faire place à des comportements nouveaux de responsabilité et de courtoisie et à une baisse du nombre des accidents.
Fragment 17 : Un rien provocateur, Scott fait alors l’éloge de la petite bourgeoisie qui, selon lui, préserve une zone précieuse d’autonomie et de liberté au sein des systèmes étatiques.
Fragment 18 : La petite bourgeoisie est une classe méprisée par les marxistes qui lui ont préféré le prolétariat porteur de la révolution, mais aussi une classe discréditée par le capitalisme d’État qui peine à la contrôler et à percevoir l’impôt.
Fragment 19 : Scott rappelle que « la vie sans État a une longue histoire » et que, hors de l’État – qui reste de formation relativement récente – existaient des petites propriétés, des artisans, des petits commerces avec des droits minimaux. La possession d’un lopin de terre (ou de sa maison) signe une indépendance que l’on rapprochera du slogan révolutionnaire : « La terre à ceux qui la travaillent. »
Fragment 20 : Si petit propriétaire veut dire petit capitaliste, et si les mouvements d’extrême droite sont souvent l’œuvre de petits propriétaires, il est vrai aussi qu’il « serait impossible d’écrire l’histoire des luttes pour l’égalité sans tenir compte du rôle central joué par les artisans et les petits paysans ».
Fragment 21 : Encore un exemple tiré de l’observation de la mobilité citadine des piétons et d’une certaine sociabilité qu’engendre le petit commerce, sorte de « service social quotidien », gratuit, que ne pourrait procurer n’importe quel organisme public.
Fragment 22 : Encore l’exemple de l’école, une « usine à produit unique », standardisé, qui minimise « le développement de plusieurs formes d’intelligence » mais qui s’accompagne de la résistance des élèves, de la réaction des parents et aussi des enseignants qui veulent favoriser la créativité.
Fragment 23 : Accompagnons maintenant Scott dans une université imaginaire, un rêve – qui serait plutôt un cauchemar – où seraient employées des techniques « scientifiques » d’évaluation des professeurs basées sur des indices permanents de citation de leurs travaux, indices affichés instantanément sur le devant d’un bonnet porté lui aussi en permanence.
Fragment 24 : Suit une appréciation critique de Scott concernant « toute norme quantitative mise en pratique de façon rigide ».
Fragment 25 : C’est autrement dit une critique de la possibilité de mesurer le mérite ; « les passions aussi bien que les intérêts seraient remplacés par un jugement technique et neutre ».
Fragment 26 : Sur le jugement et l’appréciation des données confiées à une poignée de spécialistes « neutres », ce que conteste toute pensée démocratique radicale favorable à des décisions d’ensemble avec la précision que l’estimation coûts-bénéfices est inadéquate, qu’il y a là une « dépolitisation » des affaires publiques qui s’infiltre jusque dans la langue quotidienne quand on parle d’« investir » dans une relation, de « capital social ou humain », etc.
Fragment 27 : À propos du Chambon-sur-Lignon, l’exemple ici développé met en avant la « banalité du bien » contre la « banalité du mal », et comment, à partir d’un acte spontané, sans calcul, de simple solidarité, on peut en déduire un comportement théorique éthique.
Fragment 28 : Car le récit historique ne peut réellement rendre compte des faits et n’a que le pouvoir de justifier l’action passée, action dont on n’imagine pas l’issue, action qui exige une cohérence qui n’était sans doute pas présente alors, mais sujette à des circonstances variées, à une contingence qui tend à être gommée. Il s’agit donc de réhabiliter la particularité, la singularité et de faire l’éloge du « désordonné » et de l’« imprévu ».
Fragment 29 : Les vainqueurs font l’histoire, dit-on ; et ceux qui détiennent le pouvoir officiel en lissent son déroulement désordonné, occultant qu’elle est construite d’actions spontanées, improvisées, imprévues, de confusions et d’une grande diversité d’acteurs qui avancent en aveugles.
Le désordre, la complexité, les transformations, réalités premières, dans la nature comme en histoire, sont donc à appréhender sans étonnement ni effarouchement, à approcher avec le goût des nuances et de la biodiversité comme l’enseigne James C. Scott en toute honnêteté, l’esprit grand ouvert sur le monde ; un esprit désencombré.

31 décembre 2019

James C. Scott, Petit Éloge de l’anarchisme, Lux éd., 2019, 234 p.

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