« Léa, she is a man !  »

Publié dans Le Monde libertaire, n° 1764, du 5 au 11 février 2015

Voici bien là propos de militaire, de macho ! Léa, pourtant, c’est une femme parmi d’autres femmes à qui il s’agit moins de donner la parole que de ne pas la couper quand elles ouvrent la bouche ; femmes du Moyen-Orient, femmes de partout dans le monde. Léa, c’est aussi, en Israël, une « femme en noir ». Et, quasiment au hasard, nous avons cueilli dans le livre de Christiane Passevant − Femmes dissidentes au Moyen-Orient un autre propos, cette fois de Simona Sharoni : « Dans une situation où chaque homme est soldat, chaque femme devient un territoire occupé. »

La Juive palestinienne Arna Mer Khamis est née dans un petit village de Haute-Galilée ; elle disait que l’ennemi du Palestinien, ce n’est pas le Juif, mais le sionisme qui a pour idée un Grand Israël « nettoyé » de ses Arabes. Mais il n’y a pas de haine chez elle. Comme chez ce militant algérien pour l’indépendance de son pays qui ne pensait pas autre chose en rappelant « qu’il n’avait rien contre la France, bien au contraire », qu’il n’avait pas de rancune envers le peuple français et qu’il faisait bien la différence entre « les Français de France » et ceux qui, en Algérie, les exploitaient, les dominaient et les méprisaient.
Et Arna, dans sa lutte, n’hésitait pas à se coucher devant des véhicules militaires pour s’opposer à eux. Elle disait qu’il y a du racisme chez les Israéliens, racisme exploité par les autorités pour en venir à leurs fins ; c’est-à-dire à occuper un espace vital, un « Lebensraum ». Oui, l’ennemi, c’est le soldat qui occupe la terre où elle vit.
Arna Mer Khamis, l’éducatrice qui s’occupait des enfants palestiniens, pensait que « les Arabes et les Juifs peuvent vivre ensemble, non pas parce que c’est la seule alternative possible, mais parce que cela s’est fait par le passé »

L’Égyptienne Nawal Al Saadawi est médecin psychiatre et auteure de livres de notoriété internationale :
« Attention, les crayons et le papier sont plus dangereux qu’un revolver ! » écrit-elle dans un roman sur la prison qu’elle a subie.
Féministe, elle a créé l’Association de solidarité des femmes arabes, association qui a essaimé jusqu’au Soudan ; association contre la guerre, la domination de classe, le patriarcat, l’impérialisme et le colonialisme ; association qui comprend 30 % d’hommes.
« Voiler les femmes ou les exhiber, dit-elle, découle de la même aliénation. Pour le fondamentalisme comme pour la société de consommation, les femmes sont des objets sexuels. » Aussi s’agit-il, en substance, de « dévoiler l’esprit » !
Nawal Al Saadawi dénonce par ailleurs la progression de ce fondamentalisme religieux monothéiste, qu’il soit juif, chrétien ou musulman. Elle affirme : « La lutte pour la libération des femmes est considérée comme une désobéissance à Dieu, au maître, au père, au mari, au mâle. »
Mais sa vision peut être également plus politique quand elle analyse que certains gouvernements arabes entretiennent secrètement ces courants pour contrer les actions laïques et sociales. Agissements identiques des États-Unis pour contrôler l’approvisionnement en pétrole et son prix.

L’Israélienne Léa Tsemel, avocate, défend avec une ardeur sans pareille devant les tribunaux la population palestinienne prise dans l’enchevêtrement des textes de loi. Souvent, les accusés ont été torturés, et il s’agit d’en apporter la preuve au tribunal. Maintenant, la Cour suprême a déclaré la torture illégale qui, pourtant, continue d’être pratiquée, quoique plus difficilement.
Elles n’étaient que deux femmes en Israël à faire ce travail face à un appareil judiciaire uniquement masculin. « Léa, dit un commandant de tribunal militaire, c’est un homme ! »
Léa Tsemel a un compagnon activiste tout aussi ardent qu’elle : Michel Warschawski et, si nous avons bien compris, c’est elle qui fait bouillir la marmite, lui qui va chercher les enfants à l’école, fait la lessive et prépare les repas tout en militant à plein temps ; ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes dans leur couple et dans leur militance commune.
À propos des contrecoups psychiques sur les Israéliens qui occupent la Palestine, Léa Tsemel déclare : « Les gens qui oppriment autrui ne sont pas libres. Exprimer la violence quotidiennement a des conséquences sur la vie personnelle, familiale, dans le foyer. Le constat est évident dans la société israélienne. »

L’Israélienne Michal Schwartz, journaliste, avait, au départ, un engagement politique auprès du monde du travail ; par la suite, après avoir pris conscience que son rêve sioniste se faisait au détriment du peuple palestinien dépossédé de ses terres et privé de droits civiques, elle a lutté pour un pays où Juifs et Arabes vivraient en toute égalité. Elle pense toujours que la construction d’un mouvement ouvrier puissant pourra changer la politique israélienne.
Quand a commencé la « phase active de sa lutte contre l’occupation militaire et la colonisation » et qu’elle s’est engagée totalement dans le combat, alors elle a été arrêtée par le Service de sécurité intérieure et a été gardée au secret, privée de sommeil et de nourriture ; elle subira des pressions de toutes sortes pour être finalement condamnée à dix-huit mois de prison en isolement ; cette expérience la conduira à la limite de la folie. Le projet de Michal Schwartz et de ses amis est de « désioniser » la société israélienne. Sa lucidité marquée d’espérance et de courage est absolument remarquable.
Le livre de Christiane Passevant nous présente des témoignages pris sur le vif ; c’est le vécu de femmes en lutte. Un vécu plein du danger d’un engagement féministe certain et entier mais tout autant politique et social. Larry Portis, dans une préface très nuancée sur l’origine religieuse de la domination des femmes, éclaire le tableau général d’une région où le machisme, le militarisme et la violence sont étroitement imbriqués.

Christiane Passevant,
Femmes dissidentes au Moyen-Orient,
Éditions libertaires, 2014, 148 p.

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