De temps à autre, le vent tourne…

Publié dans Le Monde libertaire, n° 1747, du 3 au 9 juillet 2014.

« Nous savons bien que, même si elle connaissait un accroissement extraordinaire, la masse des individus touchée par les idées anarchistes resterait microscopique et bien insignifiante face aux plus de sept milliards d’êtres humains de toutes conditions et croyances qui peuplent la planète… ». C’est ce qu’écrit Tomás Ibáñez dans son dernier ouvrage : Anarchisme en mouvement.

Pour autant, nulle désespérance, nul accablement de l’auteur − bien au contraire − qui voit, aujourd’hui, de par le monde, un réveil, une résurgence de l’anarchisme et une dynamique de rénovation s’enraciner, concurrençant les pratiques et les idées d’un anarchisme pas si ancien que ça ; et le propos du livre est de comprendre cette résurrection qui n’allait pas de soi et qui était rien moins que prévisible. Rénovation et résurgence qui s’alimentent l’une l’autre, car « l’anarchisme vivant ne respire que dans la fluidité du changement qui l’anime »…
Se retournant sur son passé à l’occasion de ce livre, Tomás Ibáñez rappelle qu’il a « guerroyé un temps contre les gardiens du temple, c’est-à-dire contre ceux qui voulaient préserver l’anarchisme dans la forme exacte dont ils en avaient hérité au risque de l’étouffer et de l’empêcher d’évoluer ». Ce temps serait donc maintenant terminé.
Et il affirme :
« L’ancien imaginaire révolutionnaire, en véhiculant l’illusion d’une maîtrise possible de la société dans son ensemble, portait en lui d’inévitables dérives totalitaires, traduites en actes dans le cas des politiques se revendiquant du marxisme et à peine esquissées, mais perceptibles, dans celles inspirées par l’anarchisme. »
Ce disant, Tomás ne manque tout de même pas de saluer les militants des organisations libertaires diverses qui donnent le meilleur d’eux-mêmes dans les luttes sociales.
Mais le vent aurait tourné, dis-je ; une nouvelle période s’ouvrirait, en effet, depuis que la jeunesse, surtout étudiante, à la fin des années 1960 − quand elle s’opposait à la guerre du Vietnam − a donné un élan inespéré à l’action libertaire en entrant en effervescence dans divers pays comme les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie et quelques autres. Et puis ce fut l’explosion de Mai 68 en France avec une agitation qui cumulera, dans sa contestation, une rébellion tous azimuts et un non-conformisme individuel en rejetant pêle-mêle les conventions sociales et les autorités diverses.
Si ce mouvement n’était pas − n’est pas actuellement − à proprement parler anarchiste, on lui trouvera aisément des airs de famille et on remarquera qu’il se développe en dehors des organisations libertaires spécifiques, « extra-muros », écrit Tomás (hors les murs des organisations), pour des pratiques et valeurs indubitablement anarchistes. Mais, volontairement ou pas, ces activistes négligent de s’y référer. Et si, pour qualifier ce bouillonnement, Tomás utilise le terme de néoanarchisme, c’est en précisant qu’il n’existe aucun courant, aucune doctrine, aucune identité pour endosser le costume.
Après avoir analysé les concepts d’« anarchie et d’« anarchisme », l’auteur soutient que l’anarchisme, en tant que mouvement historique, est quelque chose de récent dans l’Histoire : « dans la foulée de la révolution française de 1848 », jusqu’à s’étioler après le défaite de la révolution espagnole de 1939. C’est alors que l’anarchisme serait devenu comme une langue morte, absente de l’usage populaire, coupée de la réalité, incapable d’évoluer, d’être changeante, d’épouser son époque, elle serait donc devenue stérile. Ainsi Tomás Ibáñez affirme-t-il qu’un anarchisme qui ne bouge pas n’est plus de l’anarchisme qui, tout au contraire, se devrait d’être en perpétuelle évolution ; car ce qui caractérise essentiellement l’anarchisme, c’est bien son mouvement dynamique.
La raison de cette inattendue résurrection, il faudrait la voir dans « les changements qui se sont opérés sur divers plans de la réalité sociale, culturelle, politique, technologique [qui] ont créé des conditions qui se trouvent aujourd’hui en consonance » avec certaines caractéristiques anarchistes. L’anarchisme serait en quelque sorte « un instrument adapté aux luttes et aux conditions du présent » ; nous pourrions ajouter : en adéquation avec l’esprit d’une certaine jeunesse.
Certes, par le passé, ont toujours prospéré en dehors des organisations spécifiques des artistes, des chanteurs et des intellectuels en sympathie avec l’anarchisme. Maintenant, il s’agirait plutôt d’individus au cœur de la contestation qui auraient adopté, retrouvé ou réinventé, « dans les luttes, des formes politiques antihiérarchiques, anticentralistes et antireprésentationnistes », avec le souci − particularité qui ne nous laisse pas indifférents − que ce sont des formes d’organisation annonciatrices du futur.
Et c’est par un choc en retour bienheureux que ce néoanarchisme revivifierait l’imaginaire anarchiste tout en s’en différenciant dans la mesure où il ne se réfère pas à « l’imaginaire révolutionnaire classique, à l’insurrection généralisée », mais plutôt à « une révolution rampante et immédiate ».
On dira qu’il n’y a rien de nouveau dans ces nouvelles pratiques. Et Tomás cite Proudhon, Gustav Landauer, Colin Ward et les réalisations des anarchistes individualistes. Sans doute, mais ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du mouvement.
Ce qui n’est pas nouveau, c’est également la critique d’une démarche qui pense pouvoir construire quelque chose à l’intérieur du capitalisme, mais en dehors de son contrôle. Excès de confiance ? Non, car il est de fait que le système ne peut pas tout maîtriser : ainsi, par exemple, les luttes sociales ouvrent-elles des « espaces libérés » qui préfigurent une autre société.
Qui voudrait toucher du doigt les propos précédents, décrivant des manières de faire, devra lire le bouquin d’Hervé Kempf intitulé Notre-Dame-des-Landes, ouvrage court mais très bien documenté sur les pratiques des activistes qui se démènent en ce lieu. De même se reporter à l’article de Ramon Pino publié dans Le Monde libertaire, n° 1744, sur le squat de Can Vies, à Barcelone, attaqué récemment par les forces de l’ordre capitaliste. Dans les deux cas, après les destructions de la police, la solidarité de la population et de l’entourage a été exemplaire pour reconstruire et mettre en échec ce terrorisme d’État. Dans les deux cas, l’action se passe en l’absence − sinon contre elles − des « puissantes organisations, porteuses de toutes les inerties et de toutes les pesanteurs qui caractérisent inévitablement les structures durables ».
Si le néoanarchisme est la description d’un anarchisme en mouvement, hors les murs, le postanarchisme serait son pendant théorique ou, plutôt, une hybridation, un mariage, de l’anarchisme fécondé par le poststructuralisme qui donnerait lieu « à une nouvelle variété de formulations libertaires » avec la volonté de dépasser un anarchisme doctrinaire et obsolète. Il s’agirait de repenser l’anarchisme à la lumière du poststructuralisme, de le débarrasser de présupposés essentialistes et de sa conception du pouvoir par trop datée.
Reprenant une pensée proudhonienne, Tomás Ibáñez assure que l’anarchisme ne peut se concevoir, et n’est ce qu’il est, que parce qu’il accouple sans cesse l’idée et l’action ; l’action produisant l’idée, et l’idée l’action qui, elle, s’ouvre par le fait sur de nouvelles idées.
On trouvera dans ce texte un langage universitaire qui peut en effaroucher certains : la modernité (que l’auteur décline en onze grands traits), la postmodernité (si, en schématisant, l’imprimerie ouvre la modernité, la postmodernité se place sous le signe de l’informatique), le structuralisme et poststructuralisme (ce dernier pose, entre autres, l’existence, ou pas, d’une « nature humaine »), l’essentialisme (concept faux, inutile, trompeur et dangereux pour notre pratique de la liberté) et le relativisme (qui ne dit pas que « la vérité n’existe pas et encore moins qu’il est vrai que la vérité n’existe pas » mais qu’elle dépend d’un contexte déterminé, pragmatique et non absolu), etc.
Mais Tomás Ibáñez, de façon très pédagogique, consacre des addenda copieux en fin d’ouvrage pour éclairer le lecteur moins au fait, sinon pas du tout, de ce vocabulaire de la philosophie.
Et, pour nous aider à nous y retrouver, il ouvre quelques pistes de ce renouveau de l’anarchisme : « prendre un soin amoureux de l’utopie […], la délester de ses relents eschatologiques et la cheviller fortement au présent […], construire matériellement des alternatives […], remiser au placard les erreurs de jeunesse et les illusions totalisantes, accepter de n’être qu’une option parmi d’autres, revoir en profondeur nos conceptions du pouvoir », etc.
Il n’est pas douteux que ce livre plein de nuances et de précautions en heurtera quand même quelques-uns trop bien installés dans leurs certitudes, mais nous pensons qu’il peut rafraîchir nos réflexions par trop répétitives.
Le vent a tourné ; il faut hisser la voile…

Tomás Ibáñez, Anarchisme en mouvement,
anarchisme, néoanarchisme et postanarchisme,
Nada, 2014, 148 p.

Hervé Kempf, Notre-Dame-des-Landes,
Le Seuil, 2014, 160 p.

Robert Maggiori publie dans Libération du jeudi 26 juin 2014 un papier sur Comme si nous étions déjà libres (Lux éd., 2013) de David Graeber qui voit dans certains événements récents une « renaissance de l’imaginaire révolutionnaire que les idées reçues ont depuis longtemps déclaré mort ».
La dernière partie du livre montrerait « comment survient le changement », en élaborant une sorte de « guide pratique sur les rébellions non-violentes » ou de « manuel contemporain des règles de conduite radicales ».
« La démocratie ne se définit pas nécessairement par un vote majoritaire : elle est plutôt un processus de libération collective fondé sur le principe d’une participation à part entière et égale. »

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