Homo Domesticus

Publié dans Chroniques Noir & Rouge
n° 7, décembre 2021

Dans sa recherche pour comprendre l’émergence de l’État – une réalité historique récente –, l’ethnologue James C. Scott ne craint pas de faire quelques pas de côté, son travail se situant au carrefour de la préhistoire, de l’archéologie, de l’histoire ancienne et de l’anthropologie. Ce qui lui permet d’aller à l’encontre d’idées toutes faites et simplistes auxquelles nous nous sommes habitués, et l’amène, en toute honnêteté scientifique, à nous proposer plusieurs hypothèses à explorer.

Il s’efforce ainsi de montrer comment, lors du long déroulement du temps, avec l’apparition d’Homo sapiens il y a environ 40 000 années, de petits groupes de chasseurs-cueilleurs, plus ou moins itinérants et qui ne devaient pas dépasser le total de 3 millions d’individus, ont pu atteindre actuellement le chiffre de 5 milliards, et comment, devenus sédentaires et agriculteurs, ils se sont regroupés en villages puis en centres urbains où l’État (ou un continuum de « plus ou moins d’État ») s’est lentement et graduellement installé.
Dans Homo Domesticus, Scott utilise le terme « domus » (la maisonnée) pour désigner le regroupement, en un même lieu, d’humains, de plantes, d’animaux domestiqués, mais également de parasites (rats, oiseaux, insectes, etc.), regroupement qui a ouvert la voie à une agriculture croissante et à une démographie galopante ; évolution qui n’aurait pu se faire sans la domestication du feu qui constitua le facteur premier du devenir humain.
Si la maisonnée sédentaire a montré ses qualités expansionnistes, James C. Scott émet l’hypothèse qu’à cause de la promiscuité dense des humains, des animaux et de leurs parasites, elle est le lieu propice aux pandémies ; ces maladies ne laissant que peu de traces archéologiques, serait ainsi élucidée la disparition rapide et inexpliquée de nombreux centres urbains. Ce n’est qu’avec l’apparition de l’écriture qu’on peut avoir connaissance de certains désastres infectieux.
Ainsi devenu agriculteur sédentaire, on découvre qu’Homo sapiens s’est lui-même domestiqué, est devenu dépendant des plantes et des animaux qu’il avait apprivoisés et que, comparé au chasseur-cueilleur, il s’est fragilisé ; ce qui n’empêcha pas, en fin de compte, son triomphe étatique futur.
L’agriculture, « tant qu’elle n’exigeait pas trop de travail », ne constituait qu’une façon de se nourrir parmi de nombreuses autres possibilités, comme l’avait déjà noté Marshall Sahlins qui ajoutait que le temps de travail pour l’alimentation ne dépassait pas quatre heures par journée chez certains chasseurs-cueilleurs.
Et, « contrairement à ce que prétend le récit traditionnel, il n’a pas existé de moment magique où Homo sapiens aurait franchi la ligne fatale qui sépare la chasse et la cueillette de l’agriculture… ».
En effet, il semble qu’il faille rejeter toute distinction catégorielle entre chasseurs-cueilleurs, éleveurs et agriculteurs, les populations préférant combiner de multiples niches de subsistance pour, en cas de besoin, « avoir plusieurs cordes à leur arc », la sécurité alimentaire des chasseurs-cueilleurs reposant sur leur mobilité et la diversité des ressources que cela permettait.
Pourquoi alors se consacrer uniquement à l’agriculture ?
Entre autres nombreuses hypothèses du basculement, un changement climatique, une vague de froid (le Dryas) qui dura de deux à quatre siècles et qui provoqua une concentration démographique vers les zones où l’irrigation était organisée, ce qui marginalisa les formes de subsistance pratiquées par les chasseurs-cueilleurs devenues plus difficiles.
Si sédentarité et agriculture n’entraînent pas obligatoirement la naissance de l’État, certaines céréales (blé, orge, riz, maïs, millet, etc.), quand elles deviennent dominantes, facilement mesurables et appropriables, deviennent par là une « ressource fiscale indispensable à l’émergence initiale de l’État ».
Cependant, s’explique tout naturellement la préférence des humains d’alors pour des « niches humides », comme les marais, les terres alluviales, lieux riches en ressources et en nutriments variés, et qui n’exigent pas une quantité trop importante de travail sur l’année et, surtout, qui sont ingouvernables par une quelconque mainmise sur des céréales imposables.
Dans Zomia ou l’art de ne pas être gouverné (2013), James C. Scott décrivait des sociétés comprenant d’innombrables minorités ethniques qui ont résisté à l’emprise étatique par la fuite et la dispersion. Un peu plus tôt, Pierre Clastres s’était, lui, penché en 1974 sur ce problème en publiant La Société contre l’État, montrant comment des sociétés premières s’étaient organisées pour contrer l’instauration d’autorités et de pouvoirs divers.
Cela dit, si les conditions d’émergence de l’État sont conditionnées par une céréale domestiquée, rien n’aurait été possible sans une main-d’œuvre forcée : l’esclavage.
Si l’État n’a pas inventé la guerre, écrit Scott, de même, « l’État n’a pas inventé l’esclavage et la servitude ; ceux-ci étaient observables dans un nombre considérable de sociétés pré-étatiques. »
À l’appui de ses hypothèses, il cite V. Gordon Childe :
« En fin de compte, la guerre a contribué à une grande découverte : les hommes peuvent être domestiqués au même titre que les animaux. Au lieu de tuer un ennemi vaincu, on peut le réduire en esclavage ; en échange de sa vie, on peut le faire travailler. »
Et le troupeau humain doit être suffisamment nombreux pour être rentable.
James C. Scott rappelle que la guerre des Gaules aurait rapporté près d’un million d’esclaves, représentant quasiment le tiers de la population de l’Italie du moment. À noter l’importance des esclaves femmes, parce que reproductrices, et des enfants. Uruk, en Mésopotamie, en l’an 3000 avant notre ère, comptait 9000 esclaves, ouvrières du textile, soit 20 % de la population.
Pour autant, il est à noter que les premiers États révélaient une fragilité due à la fuite des populations face aux impôts, à la guerre, aux épidémies, aux mauvaises récoltes, à la conscription, etc. Scott parle alors d’un « effondrement » qui peut être vécu comme un gain de liberté et comme une amélioration du bien-être de ces populations qui s’éparpillaient et qui se réfugiaient dans les régions voisines, dites barbares, encerclant les États.
Ces barbares pratiquaient le pillage – autre forme de collecte – sous forme de razzias d’excédents céréaliers sur les communautés sédentaires, mais tout autant la chasse aux esclaves qui étaient revendus ; il est notable, dans le même temps, que le commerce en tout genre (minerai, bois, huiles, etc.) prospérait de part et d’autre.
Par ailleurs, pour nuancer son propos, Scott signale chez les barbares des formes de proto-État itinérant comme celui de Gengis Khan.
Actuellement, abattre l’État est un projet anarchiste, mais se profilent des spéculations et réflexions diverses – et quelques pratiques – pour « se passer de l’État » sans violence… Nul doute qu’il y a là matière à creuser. Qu’en dis-tu toi qui me lit ?

James C. Scott, Homo Domesticus.
Une histoire profonde des premiers États,
La Découverte, 2019, 303 p.

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