Gérer sa vie

Lors de l’émission Achaïra du 20 septembre 2012, nous avions consacré une chronique à un texte de Philippe Coutant intitulé « De la force de travail au capital humain », formule reprise en sous-titre d’un livre de Philippe daté de 2014 et titré Gérer sa vie. Ce livre est la reprise légèrement modifiée d’un mémoire de master 2 dans lequel Philippe Coutant développe la réflexion déjà largement esquissée dans le premier texte. Nous savons que le capitalisme est en perpétuelle évolution ; le stade actuel qualifié de postmoderne prendrait la place du capitalisme industriel en introduisant une notion qui affirme notre liberté dans son processus et en instaurant une nouvelle « norme » : la gestion individuelle qui remplacerait la norme du travail.

La « vie » de chaque individu serait alors à considérer comme un capital à faire fructifier, comme une entreprise à gérer. Bien sûr, le travail continue d’exister sous la domination ; de même que la libre entreprise, la propriété privée, le profit et le salariat ; il ne s’agirait donc que de gérer son aliénation et sa servitude, la structure profonde du capitalisme restant intacte.
Dans son précédent texte, Philippe Coutant décrivait déjà cette norme comme « la mise en place d’un nouveau modèle productif dans le capitalisme industriel ».
Pour appuyer sa thèse, il se réfère à un certain nombre d’auteurs, mais essentiellement à Michel Foucault analysant l’exploitation du corps et de l’esprit par les dominants (il s’agit de discipline et d’obéissance) ; puis à André Gorz qui avait puisé chez Marx l’idée que la force productive ne serait plus le travail physique, mais la cognition, partie subjective, mentale et immatérielle du capitalisme, avec une « prédominance de l’individu » qui se gère.
Si le capitalisme évolue, l’être humain également évolue ; et l’auteur cite Norbert Elias pour décrire une montée de l’individualité moderne vers la liberté à partir de l’esclavage et du servage ; une liberté individuelle qui paradoxalement s’est construite en s’appuyant sur la collectivité en lutte.
Mais c’est surtout à Foucault que notre auteur renvoie pour dire qu’il n’y a pas qu’un pouvoir unique, un pouvoir massif, mais tout un archipel de pouvoirs − sans l’exercice d’une violence directe. Des pouvoirs contre lesquels il faudra lutter pour disposer de son corps ; corps qui est alors la seule force de travail. Justement, ce « gouvernement de soi implique une distance vis-à-vis de ce qui tend à nous discipliner et nous normaliser ». C’est la voie de la résistance. Et puisque le lieu du conflit c’est la vie, la lutte ne se cantonnera plus sur les lieux du travail mais s’élargira à la vie entière ; et les nouveaux mouvements sociaux se caractériseront, entre autres, par des luttes immédiates qui n’attendront pas le Grand Soir.
À quoi s’ajoute l’idée qu’annonçait André Gorz dès 1980 : la classe ouvrière ne peut plus être le sujet révolutionnaire.
Gorz met aussi l’accent sur la fluidité du système de Ford qui articulait la production de masse avec la consommation de masse ; une consommation encouragée par les banques et génératrice du crédit. Car, pour conforter son emprise sur les sujets, le capitalisme a ainsi développé un certain nombre de dispositifs de consommation, des « injonctions de jouissance » ; mieux, il « produit » le consommateur qui sera incité à pratiquer le crédit, c’est-à-dire les dettes, source moderne de la soumission.
Le passage au postfordisme se fera avec les notions de flux tendu, de flexibilisation, d’externalisation, de mondialisation, ouvertures diverses à la reconquête du capital sur le travail, un capitalisme suffisamment souple, capable de récupérer les critiques pour se les incorporer.
Surtout, ce passage se fera par la révolution informatique où l’« immatériel » s’imposera. Si le prolétaire est toujours là, il est éparpillé, « tiers-mondisé ».
À ces analyses, il faut intégrer l’existence d’un capitalisme financier insaisissable avec l’argent comme marchandise. C’est l’autre aspect de la réalité du monde.
L’ensemble de ces agencements et l’atomisation des sujets conduisent à l’idée que « le plan social n’existe plus », que le collectif n’entre plus en ligne de compte, ni la solidarité, remplacés par une politique de l’individu où les protections sociales sont démantelées. L’être humain est alors seul, impuissant et résigné ; mûr pour la dépression, pour la mort.
Pour aborder cette « détresse existentielle », l’auteur se réfère alors à Félix Guattari et à l’expérience de Marie Pezé sur le stress des salariés.
D’autres auteurs sont sollicités à propos, par exemple, de la psychologisation des rapports sociaux qui vise tout simplement à détruire la solidarité sociale et syndicale :
« D’un droit ouvert par le travail antérieur et les cotisations versées pour une protection gérée de façon collective, nous sommes passés à une notion d’assistance individualisée. »
Il faut bien comprendre que, au sein du capitalisme d’aujourd’hui, « la liberté n’est jamais une fin, même si le constat est paradoxal, elle est un moyen de dominer et d’exploiter ».

Philippe Coutant, Gérer sa vie,
Éditions de la Gréneraie, 2014, 178 p.

Achaïra, 3 novembre 2014

■ 

« L’anarchisme ouvrier ne renaîtra pas de ses cendres, mais il fournit un exemple précieux des conditions nécessaires à la naissance d’un « peuple » émancipateur qui échapperait au chauvinisme, au nationalisme, au conformisme et au fanatisme religieux ou autre. »

Daniel Colson, dans un courriel

■ ■

Ce contenu a été publié dans Chroniques 2014, Syndicalisme, Théorie. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.