« Je suis libre en tout ce qui ne peut vous nuire »

Publié dans Le Monde libertaire, n° 1752, du 16 au 22 octobre 2014.

Ces mots sont extraits d’une phrase d’Anselme Bellegarrigue qui naquit en 1813 (la date incertaine de sa mort se situe entre 1868 et 1870) ; phrase que l’on retrouvera dans l’édition in extenso de ses textes politiques que nous présente Michel Perraudeau aux éditions de L’Âge d’homme. Cela concerne Au fait, au fait !! Interprétation de l’idée démocratique, de 1848. Puis L’Anarchie, journal de l’ordre, n° 1, d’avril 1850, et L’Anarchie, journal de l’ordre, n° 2, de mai 1850.
Il aura fallu l’opiniâtreté de Michel Perraudeau pour nous livrer cette édition intégrale et, également, sa patience d’enquêteur pour mieux faire connaître la vie de celui que l’on peut considérer comme le premier libertaire qui dispute cette antériorité à Pierre Joseph Proudhon qui serait le premier anarchiste ; à moins que ce ne soit le contraire ; mais cette préséance nous laisse indifférent ; peu adepte de la compétition, nous ne trancherons pas.
Si Bellegarrigue a d’autres œuvres à son actif, ses textes expressément politiques tiennent en moins de 200 pages ; et Michel Perraudeau nous prévient que nous ne trouverons dans ces textes ni « théorie économique », ni « construction scientifique », ni « système alternatif », ni « cathédrale conceptuelle ». Certes, mais quel entrain ! Quel enthousiasme ! Quel langage ! Quel punch ! Il faut le dire : Anselme Bellegarrigue a été avant tout un pamphlétaire, avec de l’emphase et de l’imprécation ; de l’outrance, du moins à notre goût.
Premier libertaire sans doute, premier anarchiste individualiste sûrement ; un individualiste « fraternel », ajoute Perraudeau (André Arru était un individualiste « solidaire » selon ses biographes). Bellegarrigue fut aussi le premier à faire une critique de la violence révolutionnaire ; et cela nous importe :
« Je ne crois point à l’efficacité des révolutions armées », écrit-il.
« Je défie qu’un fait d’armes s’accomplisse sans discipline ; or, pas de discipline sans chef, pas de chef, non plus, sans subalterne. »
En particulier, dans le prolongement de la pensée de La Boétie, Bellegarrigue ouvre une brèche vers une réflexion désobéissante et non-violente, quoique ce dernier mot soit abusif car parler de non-violence à l’époque, c’est trop dire :
« Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ! Eh bien, vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves ; là où nul n’obéit, personne ne commande. »
Il écrit encore :
« Quand le peuple aura bien compris la position qui lui est réservée dans ces saturnales qu’il paie […], il saura que la révolution armée est une hérésie au point de vue des principes ; il saura que la violence est l’antipode du droit ; et, une fois fixé sur la moralité et les tendances des partis violents, qu’ils soient d’ailleurs gouvernementaux ou révolutionnaires, il fera sa révolution à lui, par la force unique du droit : la force d’inertie, le refus de concours. »
Bellegarrigue mettra ainsi le doigt sur une idée qui aura bien de la peine à faire son chemin dans la tradition libertaire. Mais, en relisant Han Ryner, qui enseignait, entre autres, la patience, nous dirons après lui qu’il faut consentir « aux nécessités naturelles, aux lenteurs inévitables dans toute création qui doit durer ».
Toujours précurseur, Bellegarrigue a mis en avant une autre notion tout aussi étrangère à un esprit libertaire trop simpliste : le « droit », le droit non étatique, cela s’entend ; ainsi que le feront les Hollandais Domela Nieuwenhuis, Clara Wichmann et quelques autres. Un livre de Thom Holterman, complétant L’anarchisme, c’est réglé, devrait paraître incessamment.
Mais Bellegarigue ce n’est pas que cela : ennemi des partis et de leur goût du pouvoir, il veut la ruine « non pas d’un gouvernement mais du gouvernement » ; le pouvoir qu’il souhaite, c’est celui de la commune contre la centralisation parisienne. Il prône également l’abstention électorale et récrimine contre ceux qui confient leur liberté à d’autres :
« L’exercice du suffrage universel, loin d’être la garantie, n’est que la cession pure et simple de la souveraineté. »
Alors que Bellegarrigue n’a sûrement pas lu l’auteur de L’Unique, on trouvera des accents stirnériens dans ces textes ; c’est cependant en individualiste qu’il écrit :
« L’intérêt collectif ne peut être complet qu’autant que l’intérêt privé reste entier car, comme on ne peut entendre par intérêt collectif que l’intérêt de tous, il suffit que, dans la société, l’intérêt d’un seul individu soit lésé pour qu’aussitôt l’intérêt collectif ne soit plus l’intérêt de tous et ait, par conséquent, cessé d’exister. »
Bien sûr, Michel Perraudeau ne manque pas de contrer ceux qui voudraient cataloguer Bellegarigue sous une étiquette libertarienne à la mode américaine. Cependant, nous ne doutons pas qu’il se trouvera des esprits critiques pour discuter de la chose. En effet, le propos de Bellegarrigue ne nous paraît pas toujours très clair. Ce qui est certain, c’est que Bellegarrigue n’est en rien un socialiste, même sous une pâle couleur libertaire.
Ainsi écrit-il : « Pour le moment, il [l’individu] travaille, donc il spécule ; il spécule, donc il gagne ; il gagne, donc il possède ; il possède, donc il est libre. »
Libertarien, Bellegarrigue ? Non, sans doute ! Stirnérien, non plus ! Et pas bakouninien, même quand il écrit :
« Pour que je sois libre, il faut que vous le soyez. Sachez l’être !

Anselme Bellegarrigue, Textes politiques,
L’Âge d’homme, 2014, 196 p.
Édition annotée et présentée par Michel Perraudeau.
Préface de Michel Onfray

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