Pacifisme ? Non-violence ?

Publié dans l’Union pacifiste, n° 523, d’octobre 2014.

Un jour prochain, un étudiant fera une thèse sur la naissance de l’anarchisme non-violent ; encore faudra-t-il qu’il soit polyglotte. De toute façon, l’anglais étant une langue internationale, il n’aura aucune peine à trouver des textes de ce côté-là de la Manche. Mais il devra se tourner ensuite − et cela paraîtra paradoxal à certains − vers les rares anarchistes espagnols qui se sont exprimés sur le sujet avant 1936. J’avais − dans Être anarchiste oblige ! − noté le nom de quelques militants dont celui de José Elizalde, traducteur de Han Ryner que notre futur thésard pourra prendre comme première référence en langue française avec Le Crime d’obéir, roman publié en 1900.
Libre à lui de mettre au jour encore d’autres filons…
Mais il lui serait très profitable d’aller jeter un œil curieux vers la mouvance libertaire ouvrière allemande qui avant et après la Seconde Guerre mondiale manifesta un intérêt certain pour la « Gewaltlosigkeit », le nom de la non-violence chez eux.

Mais il apprendra qu’il y a un autre terme pour nommer la chose : « Gewaltfreiheit » qui, d’après Reinhard Treu, met l’accent sur le fait de se libérer de la violence et évite le caractère passif de la non-violence décrété par quelques-uns. « Gewaltfreiheit », c’est-à-dire l’action directe non-violente ou la « direkte gewaltfreie Aktion », terme utilisé par les militants d’après-guerre, voire d’après 1968.
Justement, le numéro 48 d’À contretemps de mai 2014 consacre sa dernière parution à Gustav Landauer (1870-1919) ; parution ultime − nous le regrettons − de cet excellent bulletin bibliographique ; mais c’est ce que nous annonce Freddy Gomez, son principal animateur.
Gustav Landauer, militant d’envergure, traducteur de La Boétie, partisan de la grève générale, fut emprisonné pour « incitation à la désobéissance civile » et « excitation à la révolte ». Gaël Cheptou, qui le présente, lui accorde généreusement un idéal de non-violence, expression sans doute excessive ou inadéquate − comme souvent, c’est le vocabulaire qui pèche − quand on sait que Landauer, dans l’année révolutionnaire de 1919, envisagea des prises d’otages et pensa faire procéder à des arrestations par mesure de protection. Mais, me dit-on, ce ne fut qu’un bref moment de sa cependant trop courte vie.
Par ailleurs, Landauer fut un penseur des plus originaux − nous pourrions dire prophétique − quand il annonçait la guerre et, surtout, quand il prévoyait les dérives tant de la social-démocratie que des différents partis communistes. Il faut noter d’un autre côté sa position sur la lutte des classes qui l’isola de ses camarades : pour lui, en effet, il n’y avait là qu’une simple « loi interne du capitalisme » qui n’avait pas en elle le pouvoir de conduire plus avant vers une révolution. Position qui ne l’empêchait pas d’être solidaire des grèves ouvrières. Non, ce qu’il préconisait, c’est le « retrait », retrait du capitalisme et retrait de l’État, position totalement incomprise de ses camarades ouvriers
On remarquera − et c’est là que nous voudrions mettre l’accent − que l’idée de non-violence, la « Gewaltlosigkeit », était dans l’air du temps de l’Allemagne de l’époque, bien plus qu’en France. Et il faut citer un autre militant, Fritz Oerter (né en 1869 et mort en détention en 1935 assassiné, c’est certain, par les nazis), qui écrivit en 1920 une brochure intitulée « Violence ou non-violence » (Gewalt oder Gewaltlosigkeit ?, éditions Cherny, Wien, 1920). On retrouvera le texte entier dans Graswurzelrevolution, n° 125, juin 1988, p. 3-5. La traduction est en cours.
Rolf Dupuy, dans son Dictionnaire des militants (sur la Toile), fait une place à ce militant qui, en 1926, aurait reçu à Fürth, sa ville, la visite de Rabindranah Tagore, dont des textes avaient été traduits en allemand par Landauer.
De son côté, Reinhard Treu nous indique que Fritz Oerter était un des anarchistes de l’aile non-violente de la Freie Arbeiter-Union Deutschlands, la FAUD (Fédération libre des travailleurs de l’Allemagne), et il cite les noms de Karl Roche, Fritz Köster, Franz Barwich, Augustin Souchy et beaucoup d’autres. Excepté Souchy, personne n’est connu en France. On trouvera cependant dans Réfractions du printemps 2000 (n° 5, « Violence, contre-violence, non-violence ») un texte sur la tentative de putsch de Kapp avec la référence à ces militants.
Peut-on rappeler à notre thésard futur le nom de l’Autrichien Pierre Ramus (pseudonyme de Rudolf Grossmann) (1882-1942) ? En 1969, la revue Anarchisme et non-violence consacra son numéro 16 à ce partisan de la grève générale, de la non-violence et de la suppression des armes.
À titre personnel − et cela marqua fortement mon évolution −, je me rendis compte du potentiel libertaire que contenait l’action non-violente ; le passage se fit par le livre de Vinoba Bhave, La Révolution de la non-violence, qui sur une base gandhienne témoignait d’une recherche de société fédérative, décentralisée, sans juges, sans argent, sans État. Bref, anarchiste.
Bien sûr, notre thésard, en approfondissant son sujet, tombera sur le magnifique parcours de vie de Louis Lecoin que de bonnes âmes voudraient transformer en une sorte de saint laïque de la non-violence, démarche pour le moins inappropriée. Il faudrait y aller voir de plus près. Ce que ne font pas la plupart.
Oui, P’tit Louis n’a besoin de nulle sanctification pour que nous célébrions sa grandeur.

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Dans Le Monde libertaire, n° 1749, du 25 septembre au 1er octobre 2014, René Berthier écrit dans « Guerre à la guerre » que Jean Jaurès était « partisan d’une révolution démocratique et non violente ». Il eût été préférable d’écrire que Jaurès était partisan d’une conquête du pouvoir, pacifiquement, sans violence, par la voie parlementaire. De même que Proudhon donna un sens positif au mot « anarchie », nous pensons que le mot « non-violent » a pris une valeur autre que la simple absence de violence (voir le texte ci-dessus).

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Jean Giono, dans Écrits pacifistes (Folio Gallimard, 2013), textes qui regroupent différents fragments dont « Refus d’obéissance », publié chez Gallimard dans la collection Blanche en 1937, écrit :
« Le dédain, l’acceptation du martyre, la non-résistance, rien de tout ça ne peut être maintenant efficace. »
Employer, encore en 1937, le terme de « non-résistance » nous a pour le moins étonné si l’on pense que Romain Rolland, dès 1924, donnait sa place au mot « non-violence ». Nous savons maintenant que les idées avancent au gré du vocabulaire qui les porte. Retenons que Giono avait décidé, une fois pour toutes, que désormais il refuserait d’obéir aux ordres de guerre. La guerre, il en connaissait l’horreur de très près.

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