Eugenio Granell, l’homme qui aurait voulu être indien

Museo Fondacion Granell, Plaza del Toral s/n, 15705 Santiago de Compostela.
http://www.fundacion-granell.org/

Auteur : Charles Reeve, juillet 2017.

Praza do Toural, au centre de la belle vieille ville de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice, on trouve l’ancestral Pazo de Bendaña qui abrite depuis 1995 un superbe choix d’objets provenant des cultures indiennes d’Amérique centrale, le tout heureusement mélangé avec des toiles de Pablo Picasso, Victor Brauner, Joan Miró, André Masson, Wifredo Lam, Toyen, Man Ray et bien d’autres. Ces collections furent léguées à la ville par le peintre surréaliste Eugenio Granell (1912-2001) ainsi que ses propres tableaux et les collages de sa femme Amparo Segarra (1915-2007). Le voyageur de passage, à la recherche d’un abri protecteur face aux bondieuseries mercantiles et aux hordes de pèlerins obéissant aux instructions de l’application gps chemindecompostelle, ne trouvera pas trace de ce lieu unique dans les guides. Ainsi, celui nommé d’après la multinationale de pneus bien connue met en garde le touriste contre les œuvres exposées dans le Musée d’art contemporain de la ville avec un fonds, avouons-le, faible et peu intéressant dont l’esprit « provocateur serait susceptible de déranger l’atmosphère pieuse de la ville »… On comprend d’autant mieux l’absence de référence au musée Granell !
Nous avions entendu parler d’Eugenio Fernández Granell et d’Amparo Segarra bien avant l’ouverture du lieu. Dans notre milieu restreint d’après mai 68, il y eut un cher ami qui, malgré son attitude réservée, nous a beaucoup marqués. Francisco Gómez, Paco pour celles et ceux qui le connaissaient, parlait souvent de Granell et d’Amparo, les amis qu’il visitait à Madrid et à Saint-Jacques après la « transition démocratique » du régime post franquiste (1). Paco et Granell avaient eu un parcours politique commun et avaient gardé, malgré leurs vies très éloignées géographiquement et socialement, une forte amitié. Au présent, ils partageaient une façon assez proche de regarder leur passé. Ils étaient de ces êtres qui portaient la Grande Histoire dans leur petite histoire personnelle. On l’a compris, si des guides rechignent à introduire le musée Granell auprès des pèlerins de Saint-Jacques, c’est aussi du fait que le personnage et son héritage exhalent un parfum de révolution. Celle des courants les plus radicaux et universalistes de la révolution espagnole de 1936 et de ses suites tragiques. Comme le prouvent par ailleurs les archives et la bibliothèque du musée, qui abritent une impressionnante masse de livres, documents et témoignages sur les surréalismes et les mouvements révolutionnaires du XXe siècle.
Granell est né à La Corogne en 1912 dans une famille aisée, son père était commerçant. Il vécut et étudia ensuite à Saint-Jacques-de-Compostelle. Gamin vif et révolté, il découvrit Trotsky à l’âge de 15 ans et, avec son frère Mario, il édita brièvement la revue SIR (Société infantile révolutionnaire). La route était tracée. En 1928, il étudia à Madrid au Conservatoire royal de musique, tout en participant à la vie politique radicale de la capitale. Dans une réunion clandestine de sympathisants de Trotsky, il fit sa première rencontre avec les idées surréalistes par l’intermédiaire de Pierre Mabille de passage à Madrid. Lorsque l’insurrection des mineurs asturiens, en 1934, fut sauvagement réprimée, Granell terminait son service militaire. Il refusa alors d’intégrer un peloton chargé de fusiller des mineurs arrêtés. Arrêté lui-même, il fut jugé à La Corogne et condamné à mort. La nuit avant son exécution, il s’évada à l’aide d’un officier républicain qui connaissait sa famille, officier qui sera par la suite assassiné par les troupes franquistes. Comme on peut l’imaginer, ce moment de sa vie le marqua à jamais. Il était devenu un membre de l’amicale des « survivants » à la bestialité totalitaire. Un an plus tard, Granell rencontra à Madrid Juan Andrade, figure marquante de l’Opposition de gauche communiste en Espagne, dont il devint un proche. Après avoir rejoint ce courant, il intégra en 1935, avec un grand nombre de ses camarades, le POUM (Partido obrero de unificacion marxista) récemment formé. Au début de la révolution, Granell participa à Madrid à l’attaque des casernes à côté de camarades de la CNT-FAI et, à la suite de ses rudimentaires connaissances militaires, il se trouva nommé « commissaire » dans une brigade de la CNT sur le front de Teruel. Il s’intéressa et écrivit sur les questions militaires dans la révolution, participa à l’organisation des milices du POUM et dirigea plusieurs de ses publications, dont la revue El Combatiente Rojo, qui fut vite interdite par la censure républicano-staliniste. En 1937, à Barcelone, Andrade lui fit connaître les trotskistes Kurt Landau, Mary Low et Juan Bréa (2), ainsi que George Orwell et Benjamin Péret, avec qui Granell se lia d’une forte amitié et dont la complicité résista à l’épreuve des années (3). Granell fut aussi un ami de Hipólito et Mika Etchebéhère, la seule femme commandante d’une colonne du POUM (4). La persécution staliniste contre les révolutionnaires après la révolte de mai 1937 à Barcelone força Granell à vivre un temps en clandestinité, avant d’intégrer à la fin de la guerre l’armée républicaine. Expert, surréaliste bien évidemment, en bombes et en explosifs, Granell et son régiment furent chargés de faire sauter les ponts des Pyrénées catalans afin de protéger la « retirada ». Tâche qu’il accomplit minutieusement, refusant toutefois de faire sauter les ponts romains de la région ! S’ensuivit alors le parcours classique des réfugiés dans le pays des « droits de l’homme » : camps de rétention et de concentration sous la « protection » fraternelle de la glorieuse armée française. Avec d’autres camarades, Granell s’échappa à trois reprises pour se retrouver finalement à Paris avec d’autres membres du POUM, et où il reçut le soutien de quelques membres du milieu surréaliste. À l’approche de l’armée nazie, il quitta la capitale pour Bordeaux où il envisageait de rejoindre le Chili en bateau. Dans le train, hasard objectif indiscutable, il rencontra une autre réfugiée en partance, Amparo Segarra, qui deviendra sa compagne.
Commence alors la deuxième partie de l’aventure. Alerté semble-t-il par l’intervention du stalinien Pablo Neruda, le gouvernement chilien refusa de recevoir ces subversifs à la dérive. Ils échouèrent, en 1940, à Saint-Domingue où le gouvernement les assigna dans une colonie agricole sur la rivière du Massacre, lieu que Granell considéra comme idyllique malgré le nom… Granell écrivit beaucoup, des nouvelles, des pièces de théâtre, se lança dans la peinture et exposa pour la première fois. Musicien accompli, il donna des cours de musique et fut pris comme premier violon dans l’Orchestre symphonique national de Saint- Domingue où il se lia d’amitié avec Yehudi Menuhin. Avec Amparo, ils hébergèrent aussi l’exilé Victor Serge et son fils Vlady pendant quelque temps, avant leur départ pour le Mexique. André Breton, Wifredo Lam et Pierre Mabille débarquèrent plus tard sur l’île et un rapport fort s’établit entre Granell et Breton. En 1945, Eugenio, Amparo et leur famille fuirent la dictature de Trujillo et s’installèrent au Guatemala où ils animèrent un cercle de créateurs révolutionnaires. Ils furent séduits par la puissance et la magie de la culture indienne, qui influencera par la suite leur œuvre, les écrits et les toiles de Granell ainsi que les collages de Segarra. Granell dira : « Nous n’avons pas pu devenir indiens car cela est très difficile. Mais cela m’aurait bien plu. » La collaboration écrite avec Péret reprit, la participation au mouvement surréaliste international débuta, Granell exposa au Guatemala et à Paris aussi, dans l’exposition « Le Surréalisme » à la galerie Maeght. Il continua à mener de front le travail de création et son engagement révolutionnaire, comme le prouve la vaste correspondance et les discussions avec ses camarades du POUM en exil. Granell critiqua de front le « réalisme socialiste » des créateurs proches du parti communiste, dont les silences du poète Rafael Alberti sur les faits du stalinisme sont une version espagnole du Déshonneur des poètes. En même temps, Granell ne manqua pas de débattre dans plusieurs de ses écrits de la relation difficile entre la conception trotskiste de la révolution, nécessairement autoritaire, et la liberté de création à laquelle il était attaché. Chez Granell, l’affirmation de cette liberté implique une attitude libertaire, en tout cas indépendante de toute orthodoxie ou système de pensée (5).
Inévitablement, l’affrontement de Granell avec les stalinistes se poursuivit en exil. À peine installé au Guatemala, et alors qu’il avait commencé à publier Arte y artistas, il fut violemment attaqué par ces derniers. Granell et sa famille se virent obligés de quitter le pays en 1950 pour s’installer à Puerto Rico où il publia son livre Isla cofre mítico. Deux ans plus tard, en voyage à New York, Granell fit la connaissance de Marcel Duchamp et, en 1954, il passa une partie de l’année à Paris où il exposa et participa à la vie du groupe surréaliste. Les années cinquante furent celles de sa plus grande production plastique. Puis, début 1960, Granell évolua vers une certaine abstraction tout en gardant des liens très forts avec Breton, Péret et les autres surréalistes. Il établit aussi des relations proches avec les Portugais Mario Cesariny et Cruzeiro Seixas et les jeunes Nord-Américains, Franklin et Penelope Rosemont (6). Finalement, il s’installa à New York en 1958, où il publia La novela del Indio Tupinamba, une nouvelle surréaliste sur la guerre civile espagnole. Après avoir écrit une thèse sur Picasso, Picasso’s Guernica : The End of a Spanish Era, Granell devint professeur de littérature espagnole au Brooklyn College de la New York City University. Il revint pour la première fois en Espagne en 1969 pour s’y installer définitivement en 1985, entre Madrid et Saint-Jacques-de-Compostelle.
Au cours de ses dernières années, Granell s’est vu adoubé par les professionnels de la politique de la gauche espagnole, encensé et honoré par les institutions. On aurait tort de faire grand cas de ces hommages et de ces louanges. Individu talentueux, Granell ne fut jamais un homme politiquement perdu ni même, pour reprendre la formule d’exclusion du chef bolchevique Trotsky, « un homme à la mer ». Il fut un homme qui resta égal à lui-même, fidèle aux choix de la Société infantile révolutionnaire de ses 15 ans, à ses engagements et à ses amis de révolution. Un jour de 1988, Granell se présenta avec d’autres camarades chez un notaire pour enregistrer l’acte de la Fondation Andrés Nin. Interrogé sur son métier, il répondit : « Antistalinista ! » Et dans un texte autobiographique de 1968 (Lo que sucedió), Granell résuma le fond de l’engagement de sa vie : « Je n’aime pas du tout le prolétariat, c’est pourquoi je désire que celui qui l’est ne le soit plus. »
Eugenio Granell s’est éteint à Madrid le 24 octobre 2001. Amparo Segarra s’est éteinte le 4 août 2007, également à Madrid.
Nous n’avons pas grand-chose à ajouter à ce condensé de l’aventure granellienne. Il nous reste la liberté de lire ses livres et de regarder ses tableaux. Et de rêver avec lui d’un monde autre, humain, libéré de l’exploitation et de l’aliénation, de la bestialité des hommes agissant au nom des systèmes politiques. Grâce à Eugenio Granell et à Amparo Segarra, Saint-Jacques-de-Compostelle n’est plus une ville de pèlerinage, c’est leur ville, une page délicieuse de la révolution espagnole, dans laquelle les rêves prirent toute leur force subversive.

Ch. R., juillet 2017

1. Sur Francisco Gómez, on peut lire le récit biographique signé de Raul Ruano Bellido et Charles Reeve, Le Suspect de l’Hotel Falcon, L’Insomniaque, 2011. Sur le parcours de F. Gómez du POUM de Madrid à Socialisme ou Barbarie et ICO de Paris –, on trouvera aussi des références dans le livre à un autre membre de l’amicale des « survivants » : Ngo Van, Au Pays d’Héloise, chapitre « D’une usine à l’autre », L’Insomniaque, 2005. F. Gómez et Ngo Van furent des amis « pour la vie » depuis qu’ils se connurent en usine, en 1945. F. Gómez fut aussi très proche d’un autre militant galicien du POUM et ensuite de la IVe Internationale trotskiste, également peintre, Andrés Colombo (1911- ?).
2. Juan Bréa et Mary Low, Carnets de la guerre d’Espagne, Éditions Verticales, 1997, avec une préface de Gérard Roche. Des années plus tard, en 1979, Granell préfaça l’ouvrage de Bréa et Low en anglais, chez City Lights.
3. E. Granell raconte brièvement sa première rencontre avec ses « amis étrangers » dans une correspondance (1991) avec Barthélemy Schwartz, Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme, Libertalia, 2016, p. 136.
4. Mika Etchebéhére, Ma guerre d’Espagne à moi, Actes Sud, 1998. Et le roman de Elsa Osorio, La Capitaine, Métailié, 2012.
5. C’est la thèse que défend Eugenio Castro, « Eugenio Granell : consciencia politica de la liberdad de creacion », in Eugenio Granell, militante del POUM, Fondacion Eugenio Granell, 2007.
6. Claude Tarnaud, Braises pour E.F. Granell, Éditions Phases, 1964 (épuisé), est le seul livre en français sur son œuvre. Claude Tarnaud (1922-1991) fut membre du groupe de la revue surréaliste Néon et ami de E. Granell, ainsi que de V. Brauner et de G. Luca, mais aussi de Franklin et Penelope Rosemont.

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